À la mi-juin 2026, les actions américaines du secteur de l’informatique quantique ont enregistré une hausse collective. Selon les données du Nasdaq, le 15 juin, Arqit Quantum (ARQQ) a bondi de 29 %, D-Wave Quantum (QBTS) a progressé de 13 %, Quantum Computing (QUBT) a grimpé de 12 %, Rigetti Computing (RGTI) a gagné 10 %, et IonQ (IONQ) a augmenté de 6 %. Ce mouvement n’a pas été déclenché par un événement propre à une entreprise, mais a profité d’un regain d’appétit pour le risque à la suite d’un apaisement géopolitique : après la signature d’un accord de paix entre les États-Unis et l’Iran, l’indice de peur est passé d’un pic de 22,22 le 10 juin à 16,24, incitant les capitaux à se détourner des actifs refuges au profit des secteurs de croissance à bêta élevé.
La progression synchronisée de l’ensemble du secteur met en lumière la logique de valorisation actuelle des actions de l’informatique quantique : le marché ne distingue pas encore les trajectoires technologiques ou les capacités de commercialisation propres à chaque entreprise, les considérant plutôt comme des "investissements thématiques" groupés. Au cours de l’année écoulée, les quatre valeurs purement quantiques — IonQ, Rigetti, D-Wave et QUBT — ont affiché une forte corrélation dans leurs évolutions de cours. Tout changement de récit macroéconomique autour du quantique peut ainsi déclencher une volatilité simultanée sur l’ensemble du groupe.
Ce comportement sectoriel reflète le stade de développement de l’industrie de l’informatique quantique elle-même : les trajectoires technologiques restent dispersées, les revenus issus de la commercialisation sont limités, et le marché manque de repères de valorisation efficaces. Les décisions d’investissement reposent largement sur les attentes de percées technologiques futures. Dans ce contexte, l’examen des résultats du premier trimestre et du positionnement stratégique de chaque entreprise peut fournir des indices sur les différences structurelles au sein du secteur.
IonQ : leader des revenus, une stratégie de plateforme en émergence
Le rapport du premier trimestre d’IonQ, publié le 6 mai 2026, s’est distingué parmi les acteurs du secteur quantique. Le chiffre d’affaires en normes GAAP a atteint 64,7 millions de dollars, soit une hausse de 755 % sur un an, dépassant largement les attentes du marché. Les engagements de performance restants ont progressé de 554 % pour atteindre environ 470 millions de dollars, reflétant la qualité et la durée des contrats clients. L’entreprise a relevé dans la foulée sa prévision de chiffre d’affaires annuel à 260–270 millions de dollars, contre une fourchette précédente de 225–245 millions.
Cette croissance ne repose pas uniquement sur la vente de matériel. La direction a indiqué qu’environ 60 % des revenus du trimestre provenaient de clients commerciaux, 35 % de marchés hors États-Unis, et plus d’un tiers de clients ayant acheté plusieurs produits. Le champ d’activité d’IonQ s’étend au-delà du matériel quantique et de l’accès cloud, englobant le réseau quantique, la détection quantique et les communications sécurisées, avec l’ambition de bâtir un écosystème technologique quantique fondé sur une plateforme. Reste à voir si cette stratégie se traduira par une amélioration durable des marges lors des prochains trimestres. Sur le plan opérationnel, IonQ a enregistré une perte d’exploitation d’environ 271 millions de dollars au premier trimestre et disposait d’environ 3,1 milliards de dollars de liquidités et d’investissements, lui assurant d’importantes ressources pour le long terme. À la mi-juin 2026, le cours d’IonQ s’était redressé depuis son point bas du trimestre, clôturant à 61,18 dollars le 15 juin, en hausse de 5,76 % sur la journée.
Rigetti Computing : chiffre d’affaires triplé, montée en puissance de la production
Rigetti Computing, qui a également publié ses résultats du premier trimestre en mai, a affiché une croissance remarquable. Le chiffre d’affaires de la période a atteint 4,4 millions de dollars, soit près du triple des 1,5 million enregistrés un an plus tôt, principalement grâce aux ventes du système Novera QPU. L’entreprise prévoit la poursuite des ventes de Novera au deuxième trimestre et une livraison majeure au quatrième trimestre. Sur le plan technologique, Rigetti a lancé son système Cepheus-1-108Q à 108 qubits, désormais accessible via Rigetti Quantum Cloud Services, Amazon Braket, Microsoft Azure Quantum et qBraid.
La situation financière de Rigetti reste solide, avec environ 569 millions de dollars de liquidités et équivalents en fin de trimestre, sans dette. L’entreprise a annoncé un investissement de 100 millions de dollars au Royaume-Uni pour construire un système dépassant les 1 000 qubits, affichant ainsi ses ambitions dans la compétition technologique de nouvelle génération. Toutefois, les dépenses d’exploitation ont également fortement augmenté, atteignant 27,3 millions de dollars sur le trimestre — un rythme bien supérieur à celui des revenus, rendant la trajectoire vers la rentabilité à court terme incertaine. Le 15 juin, l’action Rigetti a clôturé à 23,27 dollars, en hausse de 10,92 % sur la journée.
Alphabet et Nvidia : stratégies quantiques différenciées
À la différence des pure players quantiques, Alphabet (maison-mère de Google) et Nvidia interviennent dans l’informatique quantique avec d’importantes ressources techniques et des positions concurrentielles diversifiées. Leurs activités quantiques ne représentent qu’une part infime de leurs finances, mais leur influence sectorielle reste significative.
Alphabet poursuit ses investissements dans le matériel quantique et la recherche algorithmique, son équipe Google Quantum AI ayant obtenu des résultats de pointe en correction d’erreurs quantiques et en puces supraconductrices. Sur le plan financier, les flux de trésorerie stables issus de la publicité et du cloud offrent un environnement propice à la R&D quantique de long terme. Le 15 juin, Alphabet a clôturé à 367,11 dollars (+2,50 %), avec une capitalisation d’environ 4 470 milliards de dollars et un PER glissant d’environ 27,71.
Le rôle de Nvidia est davantage centré sur l’écosystème. Plutôt que de développer directement des ordinateurs quantiques, Nvidia propose un cadre de programmation hybride via sa plateforme CUDA Quantum et investit, via NVentures, dans des startups quantiques tolérantes aux fautes telles qu’Alice & Bob. Nvidia anticipe une coexistence durable de l’adoption quantique et du calcul classique, estimant que la combinaison des deux restera la solution la plus rentable. Cette vision influencera les investissements d’infrastructure pour les décennies à venir et constitue le cœur de l’avantage concurrentiel de Nvidia.
D-Wave et QUBT : trajectoires technologiques divergentes et regain d’intérêt
D-Wave Quantum et Quantum Computing Inc. (QUBT), toutes deux en forte progression le 15 juin, illustrent chacune une voie technologique distincte.
D-Wave est spécialisée dans l’informatique quantique par recuit, une approche fondamentalement différente des ordinateurs quantiques universels à portes. Sa feuille de route prévoit des systèmes à 17 et 49 qubits entre 2026 et 2027, puis une extension à 10 qubits logiques d’ici 2030 et 100 qubits logiques d’ici 2032. En juin, les analystes de Mizuho ont relevé l’objectif de cours de D-Wave de 29 à 35 dollars, saluant son "leadership maintenu dans le recuit quantique" et se référant à sa feuille de route sur les qubits logiques pour 2030–2032. L’entreprise estime que son marché adressable total (TAM) pourrait atteindre 450 à 850 milliards de dollars d’ici 2040. En mai 2026, le gouvernement américain a investi 100 millions de dollars dans D-Wave, renforçant la reconnaissance réglementaire de sa technologie.
QUBT a fait le choix de l’informatique quantique photonique, s’écartant des approches dominantes par supraconducteurs et pièges à ions. L’entreprise a acquis Luminar Semiconductor et NuCrypt en février et mars 2026 respectivement. Le chiffre d’affaires du premier trimestre s’est établi à environ 3,69 millions de dollars, contre seulement 39 000 dollars un an plus tôt, cette croissance étant principalement portée par les acquisitions. Le bilan de QUBT affiche environ 1,4 milliard de dollars de liquidités et d’investissements, garantissant une forte liquidité en fin de trimestre. L’objectif de cours moyen des analystes pour QUBT laisse entrevoir un potentiel de hausse d’environ 70,6 % par rapport à son cours de clôture de mi-juin 2026 (environ 10,45 dollars), en faisant l’un des paris les plus volatils du secteur quantique.
Comparatif transversal du T1 2026 : écarts de revenus, défis communs
La synthèse des principaux indicateurs financiers du premier trimestre pour quatre valeurs conceptuelles quantiques permet de mieux cerner le paysage sectoriel :
Comparatif des indicateurs financiers des actions conceptuelles quantiques au T1 2026
IonQ domine avec 64,7 millions de dollars de chiffre d’affaires trimestriel, soit une projection annuelle d’environ 260 millions, en hausse de 755 % sur un an. Les engagements de performance restants s’élèvent à 470 millions de dollars, avec 3,1 milliards de dollars de liquidités et investissements, et une perte d’exploitation trimestrielle de 271 millions. Rigetti a généré 4,4 millions de dollars au T1, triplant presque sur un an, avec 569 millions de dollars de liquidités et une perte d’exploitation trimestrielle d’environ 26 millions. D-Wave a enregistré 2,9 millions de dollars de chiffre d’affaires, en baisse d’environ 80 % sur un an, mais les commandes du trimestre ont bondi de près de 2 000 % à 33,4 millions de dollars, signalant un carnet en forte croissance. QUBT a déclaré environ 3,69 millions de dollars de revenus et 1,4 milliard de dollars de liquidités.
La comparaison des revenus, des réserves de trésorerie et de l’ampleur des pertes révèle : IonQ conserve une nette avance en matière de commercialisation, avec une clientèle diversifiée entre entreprises et agences gouvernementales — sans dépendance à un client unique. Rigetti affiche des revenus plus modestes mais en forte progression, et son absence de dette lui confère une marge de manœuvre pour la R&D et l’expansion. D-Wave présente la base de revenus la plus faible, mais la croissance explosive de ses commandes est un point clé. La stratégie de QUBT repose sur la constitution d’une barrière concurrentielle par acquisitions et production photonique, la pérennité des revenus devant être suivie sur les prochains trimestres.
Aucune des quatre entreprises n’a atteint la rentabilité opérationnelle. Il s’agit là du trait commun le plus marquant du secteur de l’informatique quantique aujourd’hui. Par exemple, IonQ prévoit une perte d’EBITDA supérieure à 300 millions de dollars sur l’ensemble de 2026, dépassant largement ses revenus annuels. Ce schéma "croissance élevée, pertes élevées" n’est pas nouveau pour le quantique, mais il diffère des structures de dépenses d’investissement observées dans le cloud ou la conception de puces. L’informatique quantique reste tirée par une R&D intensive, avec des investissements continus dans l’itération matérielle, la correction d’erreurs et les systèmes à température ambiante qui devraient se poursuivre à moyen terme.
Soutien politique et jalons de commercialisation
Un aspect clé de l’investissement dans les technologies de rupture réside dans l’existence d’un environnement politique porteur. Dans l’informatique quantique, les États-Unis comme la Chine ont pris des mesures stratégiques claires en 2026, offrant une visibilité institutionnelle au développement du secteur.
Le "15e Plan quinquennal" chinois, publié en mars 2026, consacre un chapitre central aux technologies quantiques dans "le développement et l’expansion des industries émergentes et d’avenir", appelant explicitement au développement parallèle d’"ordinateurs quantiques universels tolérants aux fautes et d’ordinateurs quantiques spécialisés évolutifs". Le Rapport sur l’activité du gouvernement 2026 a également imposé de "cultiver les technologies quantiques et autres industries du futur", positionnant le quantique comme moteur principal de la croissance économique nationale. Selon le "Global Quantum Computing Industry Outlook 2025", le marché mondial de l’informatique quantique devrait passer d’environ 5,037 milliards de dollars en 2024 à 21,9978 milliards en 2030, soit un taux de croissance annualisé supérieur à 80 %. Bien que ce scénario soit ambitieux, il reflète le consensus des principales économies sur le caractère stratégique du quantique.
Aux États-Unis, le gouvernement a annoncé en juin 2026 un plan d’investissement dans le quantique dépassant 2 milliards de dollars, soulignant l’engagement fédéral de long terme. Les États-Unis avaient déjà instauré une autorisation budgétaire pluriannuelle via le National Quantum Initiative Reauthorization Act. La Chine avance à la fois sur la réserve technologique et l’industrialisation, cherchant à rattraper les leaders mondiaux sur les axes de pointe et à accélérer le déploiement pratique via des projets pilotes "Quantum+". Alors que l’informatique quantique passe du statut de "projet de recherche" à celui de "planification industrielle", le cycle politique influe désormais positivement sur le financement, la conquête de clients et la confiance du marché pour les entreprises concernées.
Parallèlement, le secteur de l’IA connaît une vague d’introductions majeures en bourse — Anthropic a déposé une IPO confidentielle le 1er juin, OpenAI a suivi le 8 juin, et SpaceX prévoit une cotation d’envergure en juin — injectant de la liquidité dans les technologies de pointe. Historiquement, le succès boursier de grands groupes technologiques a souvent redéfini la logique de valorisation et l’allocation de capital dans les secteurs émergents associés. La capacité de l’informatique quantique à bénéficier d’un effet de ruissellement du capital IA dépendra de la réalité des flux financiers vers les paradigmes informatiques amont, et non d’une simple rotation sectorielle.
Risques à ne pas négliger : incertitudes technologiques et valorisations élevées
Au-delà des récits optimistes, les actions du quantique sont confrontées à des risques structurels à prendre en compte.
Le premier tient à l’incertitude liée à la non-convergence des trajectoires technologiques. À ce jour, le champ quantique comprend les qubits supraconducteurs, les qubits à piège à ions, l’informatique quantique photonique et les qubits à atomes neutres, sans consensus mondial sur la "voie ultime de l’évolutivité". Chaque approche présente des compromis en matière de fidélité des qubits, de temps de cohérence, de correction d’erreurs et de passage à l’échelle. Pour les entreprises focalisées sur une technologie donnée, un basculement du secteur vers une autre dominante pourrait représenter un risque systémique pour leur modèle.
Le deuxième concerne la valorisation. Prenons IonQ : son ratio cours/chiffre d’affaires (P/S) prévisionnel à 12 mois s’établit à environ 61,9, contre une médiane sectorielle de 4,16 — soit une prime de plus de 14 fois. Même si IonQ atteint son objectif de chiffre d’affaires relevé (270 millions de dollars) en 2026, son P/S resterait bien supérieur aux standards des sociétés technologiques à forte croissance. Pour les valeurs plus petites comme Rigetti et D-Wave, la pression sur les valorisations est encore plus marquée. Après la publication des résultats du T1 en mai, IonQ et Rigetti ont toutes deux connu un repli de leur cours, signe de la prudence du marché face à des "résultats supérieurs mais déjà intégrés dans les prix".
Troisième point, l’horizon de rentabilité sectoriel demeure très incertain. Les études suggèrent que les ordinateurs quantiques universels tolérants aux fautes ne devraient pas voir le jour avant les années 2030, voire au-delà. Comme le notent les analystes, il est peu probable que les entreprises du secteur génèrent des profits d’exploitation significatifs avant cette échéance, ce qui implique pour les investisseurs une vision de long terme et une acceptation du couple risque/rendement élevé.
Conclusion
Les actions de l’informatique quantique au premier semestre 2026 se caractérisent par une triple dynamique : accélération des performances, renforcement du soutien politique et valorisations tendues. Des acteurs comme IonQ ont affiché des avancées commerciales inattendues au premier trimestre, tandis que les initiatives stratégiques des États-Unis et de la Chine apportent un soutien institutionnel inédit. Dans le même temps, la dispersion des trajectoires technologiques, des valorisations très supérieures aux fondamentaux et des perspectives de rentabilité lointaines demeurent des contraintes réelles.
Pour les investisseurs, comprendre le secteur quantique ne se limite pas à le qualifier de "nouvelle filière" ou de "thématique spéculative", mais suppose de saisir ses dynamiques propres de commercialisation : les revenus peuvent croître à trois chiffres plusieurs trimestres ou années de suite, mais l’échelle absolue reste limitée ; des percées technologiques peuvent à tout moment rebattre les cartes concurrentielles, mais la commercialisation à grande échelle s’étale sur des décennies. La capacité à construire un système de gestion des attentes adapté à ce processus non linéaire sera déterminante pour la qualité des décisions dans ce secteur.




